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Un Rien parlait au Tout, de tout et de rien, entre le tout où rien, des p'tits riens du tout, c'est déjà beaucoup. Le Rien était si grand si triste, le Tout si petit si plein de facéties. Entre un grand rien et un p'tit tout, le tout est rien, le rien c'est tout, le tout sait rien, le rien tait tout.

Par une nuit d'éclats de lune, à l'entame du printemps, au bas d'un ponton, le Rien tenta le Tout, volant furtivement, sur les lèvres de son contraire, un p'tit baiser, telle une gourmande désinvolture. Le Tout timide, pommettes rougissantes, yeux ébahis, fut surpris. Puis, le Rien prit dans sa main la main du Tout, posa de doux p'tits bisous dans son cou, vouant ces instants à la grâce de sa légèreté....

Le Tout innocent et sauvage, ne faisant cas de Rien, se mit à danser, danser, happé par la cadence envoûtante de jolies notes de musique, faisant virevolter la mousseline de sa robe gitane, pieds nus en terre inconnue, tinter le son des pas de son âme d'enfant.

Le Rien ne voulait pas d'l'amour, parce que l'amour çà fait mal. Le Tout ne voulait pas d'mal, parce que le mal çà n'donne pas d'amour. On s'en fout après Tout, précisait-il, découvrons l'instant d'après.

Le Rien entrouvrit sa porte à Tout, murmurant tendrement, viens, entre, je ne te ferai aucun mal et te serai un hôte magnifique. Saisissant que le Tout attendait Rien plus que tout. Moi qui ne suit Rien disait-il, je ne suis pas tout, tu me suis ? Un rien s'en suivit qui, d'un seul coup, anéantit une vie de Tout.

Le Tout ne demandait Rien, ne cherchait Rien. Il s'baladait de branches en brindilles, ravi, à coups de p'tits becs de sortir de sa fragile coquille. A l'automne de sa vie, la sève de Rien ne pouvait étancher la soif avide de Tout. Désireux d'être aux côtés de Tout ''plein de promesses'', il dévoila, comme une indélicatesse, le désir de ses envies, l'attente de ses cœur et corps, l'espoir de ses amours déchus.

Assuré du fruit de ses attributs, le Rien cita un complément d'objet, omettant en un sens, le Tout ''particulier'' chagrin de n'être que la source d'un épithète.

Le Tout se dit alors, je ne vaux rien dans cette histoire de rien du tout. Clamant haut et fort qu'il ne quémandait aucune indigence, le Tout vaurien s'épandit à vau-l'eau, tarissant le Rien de l'eau de ses maux.

Le Rien courroucé, réfutant les traits grimés de son engeance, cria qu' un p'tit bisou ce n'était presque rien.

Le Tout tut que le presqu'était intrus dans sa rue, de terre et de cailloux, d'herbes folles, d'argile et rivages de paradis perdus. Et le presque fit déborder de son lit le Tout de partout, dégoulinant par tous les bords, inondant, impudique, le Rien de tumultes et tempêtes, houles de tristesse, ouragans de maladresses, maelstroms de détresse.

D'innombrables p'tits riens salis par la boue d'une imposture mis bout à bout, dessinèrent un Tout au portrait flou.

Le Rien s'entêtait à s'absoudre du genre de ses confusions. Le Tout s'enivrait d'inexorables et folles circonvolutions. Le Tout sollicita, comme un leitmotiv, que la porte de Rien demeure à jamais fermée afin de ne plus entrevoir le pire de Rien ni de Tout.

Bien qu'il s'en défendit, le Rien accéda à cette requête légitime de Tout. Un soir, empreint sans doute d'une sporadique réminiscence, le Rien revint vers le Tout et le soumit à La question extraordinaire. Marqué au passé par l'incandescence de fers, le Tout terrifié par cette intention, s'empêtra dans une langue charabia-chamanique ressemblant à s'y méprendre aux incantations maléfiques des diseuses de ''vérité''.

Le Rien, agacé, se voyant conforté en ses intuitions d'inquisiteur-questeur, s'arquebusa sur ses positions et, furieux, condamna le Tout au silence. Il équipa sa porte de milliers de verrous, jetant les clés en un étang marécageux bordant ses pares-chemins.

Le Tout emporté par son allégeance, se présenta à maintes reprises devant la porte cadenassée, laissant sur le palier de doux billets animés de sensibles arpèges d'attention. Puis, aux premières lueurs de l'aube d'un matin, le Tout taquin, vint chahuter les p'tits ripatons de Rien en lui servant de toniques ingrédients dédiés, comme un cadeau, aux ardeurs ensoleillées d'un éveil joyeux.

Le Rien, furibond de constater l'impertinence de ce nouveau tour de passe par Tout, sans en avoir l'air, ni la chanson, l'air de rien, sonna l'hallali. Que l'on en finisse avec ce Tout qui m'importune au-delà de tout ! Il érigea une forteresse, hissa le pont-levis, entrebâilla les meurtrières, convoqua les archers de son armée de mots, intima l'ordre de tirer derechef les arcs de leur carquois, et de décocher leurs flèches aux pointes acérées. Sur chacune d'elles était gravé un nom de guerre : reconnaissance, vie, mort, amitié, tendresse, le pire, confiance, vérités, promesse, dédain, indifférence, plaisirs, respect, amitié, le meilleur....

L'offensive fut d'une atroce férocité.

Le Rien s'acharnant à maudire le Tout de ses dires afin de s'en dédire, le Tout se protégeant de l'attaque perfide, sournoise entretoise des lances de mots croisés.

Le Tout, sincère et vaillant, opposait une résistance farouche et insensée.

Le Rien regorgeant d'une inextinguible ire sans merci, ordonna à l'élite de son artillerie le tir d'une flèche, celle dont il savait qu'elle serait fatale : la Haine avec le H qui hache, tache, entache...

Le Tout désarmé, à son corps défendant, riposta de ruades en parades, tentant de garder le T de sa tête aussi droit que le point sur le i de l'ironie du sort en a été jeté.

Alors le Rien porta son estocade, tirant de sa propre main une flèche assassine, frottant la pointe aiguisée d'un poison, élixir de mort, dont il détient, seul, la connaissance.

Le Tout dans un ultime sursaut pour sa vie sauver du trépas, risqua vaille que vaille un va-tout qui ne valait rien du tout, murmurant en un souffle fébrile.... pourquoi tant de haine ? Quel est donc ce poison ? Le Tout s'écroula, le cœur transpercé, son visage exsangue heurta le bitume gris et froid de la place inféconde et parjure en laquelle le Rien l'avait touché. Sa respiration saccadée secouait sa poitrine sanglante dénudée, le sel de ses larmes brûlaient ses joues. Le Tout survivait encore, luttant âprement contre la Maraudeuse, implorant de ses yeux vacillants la cime bienveillante des cieux psalmodiant de frêles et sourds appels, une paume miséreuse ouverte découvrant un fin rameau de laurier blanc. A l'orée d'une tardive frondaison, à l'aube de sa naissance, le Tout survécut à la violence des blessures infligées lors de cet impitoyable assaut. Il se figea, telle une statue cristalline de glace gelée, l'échine courbée, le regard perdu à l'horizon d'une ineffable peine, le tréfonds se dérobant sous son être, le Tout perdit les pas de sa vie, plaies béantes grouillant de vers broyés ou malheureuses proses sans pause, gisant dans les profondeurs des abîmes de l'oubli.... son linceul.

Depuis, le Tout pleure pour un Rien, le Rien rit de Tout. Demain n'est plus jamais un autre jour.

Sortant fier vainqueur de cette cruelle et terrible bataille, le Rien œuvre sans efforts à nier les riens des hier de Tout, sifflotant en l'air du temps son air de Rien. Le Tout ne connaissait pas cet air là et se demande parfois, si, de temps en temps, lors de nouvelles agapes ou bombances, le Rien s'en souvient et fredonne sa chanson....
La vie parfois ne tient qu'à un fil. Le théâtre du fil joue des scènes de rien, de tout, de rien du tout, de tout ou rien. La vie parfois ne tient à Rien ou à Tout. Le Tout de Rien et le Rien de Tout sont-ils parfois l'essentiel de l'impératif d'une conjugaison pour tenir debout ?